Entrepreneuriat: l’usine qui transforme des humains
Publié le 17 mars 2026
Le Canada rêve de réindustrialisation. On parle de défense, de capacité manufacturière et de souveraineté économique. C’est un rêve légitime, peut-être nécessaire — mais surtout familier. Il y a 125 ans, Shawinigan harnachait sa puissante rivière pour alimenter en hydroélectricité des industries d’avenir.
Le 11 février dernier, dans l’usine de filage de coton de Shawinigan érigée à l’époque, nous étions une centaine de professionnel·le·s de l’accompagnement entrepreneurial réuni·e·s pour notre sommet annuel. Pas pour parler de faramineux contrats ou d’hydroélectricité, mais de cette énergie fondamentale que les politiques ne fabriquent pas : l’entrepreneuriat.
Il y a plus d’un siècle, des centaines de travailleuses franchissaient chaque matin, boîte à lunch à la main, les portes de « la Wabasso ». Elles y prêtaient leurs doigts et leurs bras aux machines, rentraient chez elles à la tombée du jour. Le silence imposé par ses fenêtres placardées en 1985, fait depuis bientôt 15 ans de nouveau place à la lumière, et à une forme bien particulière d’espoir.
Le siège du Centre d’entrepreneuriat Alphonse-Desjardins Shawinigan et du DigiHub Shawinigan bruisse aujourd’hui du son des pas et des idées bourdonnantes de centaines d’entrepreneur·e·s. On y transforme non plus du coton, mais des humains, qui entrent la tête pleine, pour en ressortir agents et agentes de leur propre destin.
Les machines ont cédé leur place à des dizaines d’accompagnateur·trice·s, et à un écosystème local mobilisé sur tous les fronts, qui participent à la transformation. L’usine tourne toujours. C’est le produit qui a changé.
Produit de l’usine, fruit du jardin
En ouverture du Sommet, Félix-Antoine Huard, fondateur de Rum&Code, nous a raconté avec humour son parcours, depuis sa naissance à Shawinigan. Ce qui frappe dans son récit, ce n’est pas le succès qu’on lui connaît aujourd’hui, bien réel et mérité. C’est sa capacité à rester humble et fidèle à ses valeurs — et les nombreuses personnes qui l’ont aidé à frayer son chemin… et à ne pas se casser la figure en route!
Manon Théberge, du mouvement OSEntreprendre tire la sonnette d’alarme tout en nous parlant d’amour : on ne peut espérer récolter demain ce que l’on n’investit plus aujourd’hui dans les classes. Le regretté Paul-Arthur Fortin, fondateur de la défunte Fondation de l’entrepeneurship et « père de l’entrepreneuriat » au Québec, évoquait un jardin à cultiver sans cesse et sa récolte, l’entrepreneur·e, comme antidote à la pauvreté.
Difficile d’accepter que, depuis le début de ce siècle, pendant que la population du Québec augmentait de 24 %, le nombre d’entrepreneur·e·s a fondu de plus du tiers! On est maintenant neuf millions, faudrait bien « se parler du travail de nos mains, de ce qu’on fera demain », hein?
Des talents pour alimenter notre siècle
La décision de Shawinigan peut sembler à contre-courant au Québec. Au Sommet, Zachary Barker, CEcD, MS, spécialiste américain du développement économique par l’entrepreneuriat, démontrait pourtant l’impact à terme de ce pari, structuré et systématique, qu’ont fait des dizaines de villes de taille moyenne partout dans le monde. Sur l’économie, la culture, la cohésion sociale. Shawinigan n’innove pas en vase clos — elle s’inscrit dans un mouvement mondial de revitalisation par l’ambition.
Ce changement n’est rien de moins qu’une petite révolution en matière de développement économique, mais c’est avant tout une aventure humaine. Des entrepreneur·e·s d’expérience, coachs, expert·e·s et mentor·e·s — une communauté qui s’assemble et se tisse, mettant en commun savoirs, savoir-faire et savoir-être, comme autant de machines à tricoter et énergiser des entrepreneur·e·s.
Du Trou du Diable au Lac-à-l’Épaule
Il y a 60 ans, le Québec a nationalisé l’hydroélectricité quand il a compris que cette énergie était la clé pour confier aux Québécois·es la maîtrise de leur destinée.
L’entrepreneuriat est l’énergie de ce siècle. Celle qui transforme des communautés, qui innove en défense comme en santé, et qui donne aux humains le courage de tenir debout face à l’inconnu. Pas seulement pour créer des entreprises ou en racheter, mais pour former des indivdus capables de relever les défis que le XXIe siècle continuera de nous lancer. Des compétences incarnées dont toute notre société a besoin, de l’école jusqu’au Parlement.
Certaines communautés ont déjà choisi d’investir dans leurs humains, localement, sans permission. D’autres attendent encore le grand contrat, l’usine miracle qui les sauvera.
Je marcherai avec ceux et celles qui choisiront le chemin de la découverte de soi, celui de tous les possibles.
Louis-Félix Binette, directeur général, MAIN.
